Le vol de l'ange, fil rouge du Carnaval de Venise

Le vol de l’ange, fil rouge du Carnaval de Venise

Pendant les douze jours du Carnaval de Venise, les touristes affluent, costumés, masqués ou simplement spectateurs…. Entre spectacles de rue, théâtre, soirées et bals costumés, déambulation ou chocolat au café Florian, il y a mille et une façons de savourer ce Carnaval millénaire. Mais s’il y a un événement qui s’adresse vraiment aux vénitiens, c’est le vol de l’Ange qui marque, avec le défilé des Marie le début des festivités du Carnaval. Il a lieu traditionnellement le premier dimanche du carnaval sur les coups de midi, place Saint Marc, même si en 2018 un essai de l’avancer à 11 heures a été tenté pour limiter l’accès à la place St Marc dont les rues adjacentes sont totalement bloquées par la foule.

L’heureuse et courageuse élue qui s’élance du campanile est la Marie (voir la fête des Marie) qui a été élue lors de la précédente édition du carnaval. Elle rejoint ainsi la scène installée sur la piazza San Marco pour être accueillie par le Doge.

Le vol de l’Ange de nos jours est l’union de deux traditions vénitiennes, qui durèrent plusieurs siècles, La Fête des Marie  et le Vol de l’Ange, toutes deux abandonnées pour des raisons différentes et remises à l’honneur grâce au Carnaval de Venise.

La Fête des Marie ou la Festa Delle Marie

La Fête des Marie est probablement la plus ancienne tradition Vénitienne qui naît au Xème siècle et perdure jusqu’à la fin du IV ème siècle avant d’être abandonnée et finalement remise au goût du jour avec la renaissance du Carnaval de Venise dans les années 80 .

CP Alain Hamon

Une grande cérémonie religieuse était organisée chaque 2 février, jour de la célébration de la Purification de la Vierge,  pendant laquelle 12 jeunes couples étaient bénis dans la cathédrale San Pietro du Castello. En 946, un groupe de pirates fait irruption pendant la cérémonie et enlève les 12 jeunes filles, ainsi que leurs bijoux et la dot offerte pour l’occasion (les arcelles) contenue dans de précieux coffres.

Le Doge, présent, organise alors les représailles. Une flottille, comprenant de nombreux membres de la confrérie des Casseleri (les fabricants des arcelles) se lance à la poursuite des pirates qui sont rattrapés et battus. Les Vénitiens retrouvent les jeunes filles ainsi que les objets précieux.
Le retour des jeunes filles est l’occasion d’une grande fête et les Casseleri obtiennent en récompense du Doge qu’il vienne leur rendre visite à l’église Santa Maria Formosa, tous les ans à cette date.

CP Alain Hamon

Dès lors, cette date est devenue l’occasion de festivités dont le défilé des Marie était le point culminant. Les jeunes filles recevaient une bénédiction à San Pietro di Castello avant de rejoindre en procession la basilique Saint Marc pour une messe. Elles rejoignaient ensuite l’église Santa Maria Formosa.

Au XIV ème siècle, devant l’ampleur prise par la fête et le coût de celle-ci, le gouvernement limita les festivités et les jeunes filles furent remplacées par des figurines en bois ce qui mena à la disparition de la fête, réduite à une simple commémoration avec la visite annuelle du doge à l’église Santa Maria Formosa, et ce jusqu’à la chute de la République, en 1797.

CP Alain Hamon

Depuis 1999, grâce au metteur en scène vénitien Bruno Tosi, et au quotidien régional « Il Gazzettino » , douze jeunes filles sélectionnées parmi de jeunes vénitiennes âgées de 16 à 27 ans, vêtues et coiffées à la mode du XIV ème siècle, sont portées en procession de San Pietro di Castello  à la Place Saint Marc. Cette procession marque l’ouverture officielle du Carnaval de Venise. Elles sont accompagnées par un défilé de vénitiens revêtus de costumes historiques.

Le Vol de l’Ange ou Il volo dell’Angelo

C’est au XVI ème siècle qu’un turc aurait accompli l’exploit de relier le campanile de la place San Marco depuis un bateau en marchant sur une corde et en utilisant un balancier. Cet exercice aurait été repris par les vénitiens, le jeudi avant le carême, durant le carnaval.

Le jeudi gras au XVIII ème siècle, peinture Gabriele Bella

Le jeudi gras au XVIII ème siècle, peinture Gabriele Bella

Des acrobates s’élançaient alors depuis le campanile vers la loggia du palais des Doges pour être accueillis par le doge lui-même. Mais en 1759, un acrobate meurt d’une chute. C’est dès lors, une colombe en bois, lâchant fleurs et confettis sur les spectateurs, qui rejoindra le Doge sur son estrade. C’est pour cela que le Vol de l’Ange est aussi connu sous le nom de Volo della Colombina.

Le vol de la colombe prit fin avec l’interdiction par Napoléon du Carnaval de Venise en 1797.

le Vol de l'Ange à VeniseLorsque cette attraction a été remise au goût du jour pour le carnaval, il n’a pas été question de risquer la vie d’un funambule dans cet exercice, et l’idée est repartie sur la colombe mécanique et son lâcher de confettis, et ce, jusqu’en l’an 2000.

C’est en 2001, sous la direction du vénitien Alessandro Bressanello, qu’un artiste de la Compagnia dei Folli descend du campanile lentement en glissant le long d’un filin. Pendant quelques années, pour rendre l’événement plus médiatiques, ce sont des people italiens qui s’attelèrent à la performance, mais il n’était pas rare d’avoir des défections de dernière minute…

CP Alain Hamon

C’est ainsi que depuis quelques années, le privilège du Vol de l’Ange échoit à la Marie élue l’an passé. Bien assurée par une équipe de professionnels, elle franchit le parapet et sa peur pour s’élancer au dessus de la foule, vêtue de splendides atours, et rejoindre l’estrade du Carnaval ou l’attend les officiels et le Doge.

Gracieuse et certainement souvent frigorifiée, cette frêle jeune fille, glissant au-dessus de la foule symbolise la perdurance dans l’imaginaire d’un carnaval millénaire,  au-delà de ses interruptions, de ses changements,  le fil rouge d’un carnaval de Venise vénitien, même s’il draine des amateurs du monde entier avides de fêtes et de mystère. Mais le secret du succès du Carnaval de Venise n’est-il pas que chacun y trouve ce qu’il y cherche et que la ville en elle-même est l’écrin de nos fantasmes.